Le 27 mars 2025, le journaliste Nicolas Demorand révèle publiquement être atteint d’un trouble bipolaire. Dans Intérieur nuit, un livre-témoignage publié chez Grasset, il partage son quotidien avec cette maladie psychique invisible, souvent mal comprise du grand public. À l’image de son témoignage, les voix s’élèvent peu à peu pour briser le silence autour d’un trouble qui toucherait jusqu’à 2,5 % de la population française. Alors que le Programme Santé mentale et Psychiatrie 2025-2030 a été lancé par la Haute Autorité de Santé, la prise en charge reste inégalitaire et les diagnostics, bien souvent, tardifs.
Le trouble bipolaire se manifeste par des variations extrêmes de l’humeur, avec des phases dépressives profondes alternant avec des épisodes maniaques ou hypomaniaques. Ces oscillations peuvent être brutales ou insidieuses, rendant la maladie difficile à repérer, même par les professionnels. Certaines formes, plus discrètes, comme la cyclothymie, passent souvent sous les radars, les épisodes ayant une fréquence et une durée plus rapide. Résultat : le diagnostic est souvent posé tardivement, avec un délai moyen estimé entre 8 et 10 ans selon la Fondation FondaMental.
Pendant cette période d’errance médicale, les patients vivent des souffrances psychiques intenses, des incompréhensions familiales et des ruptures dans leur vie sociale ou professionnelle. Ce retard de diagnostic peut aggraver la sévérité de la maladie. D’après les données de la Haute Autorité de Santé (HAS), le trouble bipolaire est l’une des pathologies psychiatriques les plus à risque suicidaire : environ 15 % des personnes concernées se suicident, et près d’une sur deux fait au moins une tentative.
Une prise en charge (trop) lente du trouble bipolaire
En dépit des avancées en psychiatrie, la prise en charge du trouble bipolaire reste inégale en France. Moins de la moitié des patients bénéficient d’un suivi spécialisé. Les ruptures de parcours sont fréquentes, en particulier dans les zones rurales ou les déserts médicaux, où l’accès aux psychiatres est de plus en plus difficile. En 2023, l’Assurance maladie recensait une baisse de près de 13 % des lits en psychiatrie en 10 ans, alors que la demande de soins explose.
La prise en charge repose généralement sur un traitement médicamenteux à base de thymorégulateurs (tels que le lithium ou la lamotrigine), combiné à une psychothérapie régulière. Mais le suivi est souvent rendu difficile par des délais d’attente longs, une pénurie de psychiatres (moins de 15 000 en exercice aujourd’hui) et des inégalités territoriales. De plus, les rechutes sont fréquentes, notamment en cas de stress chronique ou de manque d’adhésion au traitement.
La bipolarité encore trop stigmatisée dans la société
La bipolarité souffre de nombreux clichés. Souvent réduite à une image caricaturale d’instabilité émotionnelle ou de "folie douce", la maladie est encore entourée de tabous. Le manque de sensibilisation alimente la stigmatisation, y compris dans le monde professionnel, où le handicap psychique reste l’un des plus discriminés.
Le témoignage de Nicolas Demorand permet d’ouvrir un espace de dialogue. Il montre que les personnes atteintes de troubles psychiques peuvent exercer des responsabilités, s’épanouir dans leur métier et vivre avec leur maladie, à condition d’avoir accès aux bons soins. En France, seule une minorité de patients atteints de bipolarité dispose d’une RQTH (Reconnaissance de qualité de travailleur handicapé), pourtant essentielle pour obtenir des aménagements de poste.
Depuis 2023, les troubles psychiques sont au cœur de plusieurs dispositifs nationaux. Le Comité interministériel du handicap (CIH) a annoncé le développement de services de repérage précoce des troubles du neurodéveloppement. Toutefois, cette annonce reste éloignée du vécu des adultes atteints de troubles psychiatriques chroniques, qui peinent à obtenir un accompagnement coordonné et continu.
Le rapport du Sénat sur la psychiatrie (2024) souligne l’urgence de former les médecins généralistes au repérage des troubles bipolaires, et de créer des centres experts dans tous les départements. Actuellement, moins de 40 % des départements disposent de structures spécialisées. L’intégration de la santé mentale dans les politiques de santé publique reste encore trop limitée, malgré les recommandations répétées de l’OMS et du Haut Conseil de la santé publique.
La bipolarité, un enjeu de santé publique
Au-delà des cas individuels, le trouble bipolaire représente un enjeu collectif. Selon l’OMS, les troubles mentaux seront d’ici 2030 la première cause d’incapacité dans le monde. En France, 13 millions de personnes vivront un trouble psychique au cours de leur vie. Pourtant, seules 30 % bénéficient d’un accompagnement médical ou psychologique adapté.
Briser le tabou de la bipolarité passe par une meilleure information du grand public, une formation renforcée des soignants, mais aussi une reconnaissance pleine et entière de cet handicap invisible dans les politiques d’emploi, de santé et de logement. L’enjeu est double : prévenir les ruptures de parcours et permettre aux personnes concernées de vivre dignement, avec un accompagnement respectueux de leur parcours.
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Écrit par Laure ROUSSELET
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